L'été indien
Par Nausicaa le 1 juil. 2025, - Le coin détente - Lien permanent

Il s'avança, les pieds s'enfonçant dans le sable fin. On était à présent le troisième soir. Le troisième soir d'un été qui s'annonçait inoubliable.
Assit à la même place que la veille et l'avant-veille, exactement. À quelques centimètres à peine des vagues montantes, sous le soleil couchant. Juste assez pour ne pas être touché, mais suffisamment pour voir la moindre perturbation de l'eau. Pour la voir, elle.
Alors que l'orbe solaire caressait enfin l'horizon, le petit frémissement qu'il attendait et connaissait depuis deux jours se reproduisit. Une petite ridule d'eau inadéquate, un léger bouillonnement, et elle émergea.
Elle sortit de l'eau, lentement, comme une reine, et se dirigea vers lui.
Sans prononcer un mot, elle s'assit à ses côtés, et posa la tête sur son épaule. Elle garda ses pieds éloignés des vagues, comme il le faisait.
Après quelques instants, il lui tendit son bras, tout en se levant.
- Dansons.
Elle le suivit, éthérée dans sa robe de voiles blancs, et fut entraînée dans une valse grandiose.
Seuls sur la plage, sous les feux du soleil couchant, ils dansaient, heureux.
Alors qu'ils tourbillonnaient, serrés l'un contre l'autre, le dernier rayon du soleil, le rayon vert, se coucha et ricocha sur les flots.
Aussitôt, elle s'écarta de lui, et se précipita vers les vagues, tandis que l'homme l'observait.
En quelques secondes, juste ce qu'il fallait pour que la dernière lumière du soleil disparaisse, il ne restait plus aucune trace d'elle, seulement un parfum un peu plus doux que l'écume salée, et l'homme, seul, qui observait le large.
Avec un soupir, il s'en alla, se promettant de revenir le lendemain.
*****
La dame, âgée, observait. Elle connaissait la danse effrénée et le besoin de contact, les étreintes désespérées et la douleur de la séparation. La plage, de loin, comme tous les ans à cette période. Elle savait. Elle connaissait la sortie de l'eau lorsque le soleil se posait contre la mer, et la course rapide marquée par le rayon vert, le dernier salut du soleil à la plage.
La parenthèse de cinq jours, magique. Une infinité d'instants. La séparation, ensuite. Brutale, inutile. Une libération pour l'une, l'oubli et un étrange sentiment d'inachevé pour l'autre. Il n'y avait qu'une seule solution.
Alors, chaque année, elle les observait, les couples qui se formaient et se déformaient sur cette plage, libérant une captive de l'eau, année après année.
Libérant les sorcières prises au piège de l'océan au prix trop fort de l'amour rompu. Elles accédaient à la terre, mais sans celui qui avait ravi leurs cœurs.
Alors elle observait, le témoin permanent de l'union, celle qui se souvenait pour eux deux. Elle avait vécu son temps, elle avait celui de prendre soin d'eux.
Le cinquième soir arriverait, et lorsque le rayon vert les baignerait, brisant deux sortilèges, un sort et un lien, elle serait là.
Pour voir l'incompréhension dans les yeux du danseur.
L'exultation et le déchirement dans les yeux de la danseuse.
La fuite du compagnon vers la dune.
Les larmes de la danseuse sur la plage.
*****
Cinquième soir.
L'un dans les bras de l'autre, ils tourbillonnaient. Elle sentit le rayon se coucher dans les flots, et l'attraction des vagues disparaître. Tout comme l'étreinte de son partenaire.
Elle le redoutait, cet instant. Celui où il romprait le contact, où il initierait la séparation.
Elle le sentait encore juste en face d'elle, comme figé. Elle ouvrit les yeux, timidement. Il les écarquilla.
Sourit.
Il se souvenait.
Sur la dune, elle les vit s'embrasser pour la première fois, tout en sachant que pour une histoire, ça ne serait pas la dernière.







Commentaires
C'est une très belle histoire que tu viens d'écrire Hermione, c'est très poétique. J'aime beaucoup les petites histoires que tu nous racontes comme ça dans tes articles, elles sont toutes super chouettes et elles sont très inspirantes, je trouve.
Très jolie bannière Erwan, assez triste de me rendre compte que c'est la dernière que tu as réalisée que je vois dans la Gazette avant un comeback peut être (a)
C'est... déroutant. Je m'attendais pas à trouver, comme ça, en fin de journal, un article qui me surprendrait par ses petites histoires écrites finement, poétiquement, ... Elles m'ont un peu fait frissonner, je leur trouve un côté vraiment lancinant, nostalgique un peu ?
Bon je m'attendais à du Joe Dassin en voyant le titre alors bon hein...
J'ai senti cette chaleur dans la poitrine en lisant ces lignes, tu sais ? Cette sensation qui fait battre le cœur et t'as l'impression que tu sens plus tes bras ? C'est rare, ça m'a rappelé là fois où j'ai lu la nouvelle "La Cafetière" de Théophile Gautier (et c'était il y a très longtemps). Histoire différente mais même sensation.
Le récit m'a d'abord fait pensé à Rusalka (qui a inspiré la petite sirène), puis aux selkies du folklore des Shetland. Tu as un vocabulaire riche et élégant, séduisant presque (comme je disais dans mon commentaire des Brêves, il ne faut pas que je lise tes articles en étant fatigué.e si je veux pouvoir les apprécier pleinement).
La fin est adorable, et fait sourire. Merci pour ce petit moment de douceur. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai beaucoup trop réfléchi en lisant ce texte, en mode « oh c'est une sirène ? Ah non elle devait juste se baigner. Ah non, il y a quand même une magie autour de l'eau » pour finir sur cette belle fin. La bannière, bien que je ne sois pas fan de la police utilisée, illustre parfaitement l'article et notamment les premières lignes de l'article. Le gif est reposant, il est bien trouvé !