Le placard arc-en-ciel
Par Kyle le 1 juin 2020, - Édition n°175 - Lien permanent

Nous voici en juin. Juin: le mois des fiertés. Sauf qu’il n’y aura pas de marche cette année, pas de défilé haut en couleur dans les rues des villes. Pour certain.e.s, c’est une tradition folklorique et l’on peut bien s’en passer. Pour d’autres, ça faisait trop de bruit et c’était trop sexuel alors tant mieux. Pour d’autres, encore, c’était l’opportunité de rencontrer des gens comme elleux et ce sera un mois d’une certaine solitude. Pour d’autres enfin, c’était une question de revendications dans un pays homophobe et ça fera donc un an supplémentaire dans le placard pour tous. Rassurez-vous, je m’arrêterai là; mon article ne porte pas sur les marches de fiertés, mais sur nous et par nous, je n’entends pas que les P12iens pour une fois. J’y comprends tous les Potterheads.

Allons ! Ne me dites pas que vous n’avez jamais fait le lien ? Que vous ne vous êtes jamais dit que vous connaissiez via P12 plus de personnes LGBT+ que par votre vie quotidienne ? Moi en tout cas, je sais que ça été sur P12 que j’ai rencontré mon premier ami « non-hétéro ». Et récemment, c’est P12 qui m’a le plus accepté et qui m’a aidé à m’accepter moi-même. [...]
Néanmoins, il n’y a pas lieu de s’étonner; l’histoire d’Harry Potter est une histoire sur l’amour et la tolérance. C’est plus ou moins connu que les loups-garous y sont une métaphore du VIH, une MST qui, dans les années 80, avait fait beaucoup de ravages dans la communauté gay contribuant ainsi à l’exclusion de ces personnes. Mais, je sais, il y a une ombre à ce tableau arc-en-ciel: le traitement de la relation entre Grindelwald et Dumbledore dans le 2ème film des Animaux Fantastiques. Ou le traitement de Dumbledore tout court. Je ne m'attarderai pas sur ce sujet, ni même sur les accusations de transphobie à l'encontre de Rowling elle-même – notre homonyme de la GdS en a fait de très bons articles.
Peut-on séparer l’œuvre de l’artiste ? Peut-on fermer les yeux sur les convictions profondes de Rowling pour continuer d’apprécier l’œuvre ? Non, attendez, ça va trop vite. Peut-on fermer les yeux ? Non. Rowling n’a jamais explicité que Dumbledore était gay et en profiter pour expliquer une autre leçon d’amour. Rowling n’a pas souvent mis des personnages de couleur – et le canon ne s’écrit pas sur Twitter. Aux yeux de concerné.e.s, Rowling a même fait de l’appropriation culturelle en écrivant sur le monde magique américain. Voilà, on n’a pas fermé les yeux. Maintenant: peut-on continuer d’apprécier l’œuvre ? Oui. Parce que si le message est maladroit, parfois clairement mal écrit, il reste fondamentalement bon. Qu’on accepte ou non les convictions actuelles de Rowling, Harry Potter a été son œuvre de jeunesse. Cela ne veut pas dire qu’on peut tout lui pardonner, mais qu’il faut le reconnaître comme potentiel. Oui, il y a des moments gâchés: qu’à cela ne tienne, créons-là nous-même.
Voilà une façon dont on a séparé l’œuvre de l’artiste, ici-même sur P12: nos histoires ne portent pas sur un trio d’enfants blancs dont deux mecs et les trois parfaitement hétérosexuels. Yukirin Lin n’est pas exactement blanche et pour celleux qui se souviennent de Coconut Dynamite, son personnage était encore plus loin d’avoir une peau pâle. (N’oublions d’ailleurs pas la particularité de l’élève étranger qui permet d’avoir un personnage de couleur qui ne l’est pas juste à cause de son hérédité.) Et nos histoires d’amour ? Eh bien, elles, elles sont tellement joyeuses, que ça devient difficile pour un personnage fille de trouver un personnage garçon hétéro ! Personnages filles ? C’est un raz-de-marée de sorcières toutes plus puissantes et intéressantes les unes que les autres ! Après tout, dans nos mages noires actuelles, on ne compte que des femmes : Opale Tal Moundine, Camille Dubois, Ellana Spleen. Pas beaucoup de Marc ou de Bdragon !

Revenons à notre propos. Cette année, les marches des fiertés seront annulées. Mais nous pourrons être sûr.e.s, nous, que quelque soit l’endroit où nous sommes, nous trouverons des gens pour nous comprendre, pour faire preuve d’ouverture d’esprit, pour nous aimer et que nos histoires écrites ensembles seront à l’image de la saga Harry Potter: pleine d’amitié et d’amour. Car si cette histoire nous a enseigné une chose, c’est que personne ne mérite de vivre dans le placard.






Commentaires
Trop mim's cet article !
Est-ce qu'on a vraiment "séparé l’œuvre de l'artiste" ? A mon sens... pas vraiment.
On a surtout collectivement retravaillé l’œuvre à travers notre propre regard. On se l'est approprié pour en faire quelque chose d'immensément plus riche en terme de représentations. J'ai d'autant plus plaisir à voir des fan-fictions qui se réapproprient les personnages pour en faire des étendards de tolérance LGBT+ quand je sais que Rowling ne considère pas les femmes transgenre comme de vraies femmes et qu'elle a fait du "queer bating". En ce sens je ne sépare pas du tout l'oeuvre de l'artiste : au contraire, je prends un malin plaisir à lui faire exploser à la figure.
(en fait je trouve ton article sympa, mais cet éternel débat "peut-on séparer l'oeuvre de l'artiste"... jveux dire, c'est pas tout à fait la question ici si ? on n'est pas face à un film, un bouquin unique, mais face à un univers que tout le monde peut saisir pour faire ce qu'il veut).
Je ne comprends pas bien ce passage "N’oublions d’ailleurs pas la particularité de l’élève étranger qui permet d’avoir un personnage de couleur qui ne l’est pas juste à cause de son hérédité"... il faudrait une justification pour jouer un personnage noir ou de couleur ? avoir une famille noire, c'est pas suffisant ? c'est un peu maladroit. Je pense au contraire, et je pense pourvoir dire qu'on est tous d'accord là dessus, qu'il serait de bon ton de voir des personnages plus divers dans le MoMa, et ce, simplement parce qu'ils existent. Sans justification. Être de couleur, ce n'est pas une particularité (;
Très bon article, comme tu le dis clairement dans ton texte, Harry Potter utilise des métaphores pour nous faire comprendre les inégalités présentes dans le monde. Sans doute, l'histoire de notre cher Potter est une leçon pour l'humanité.
Je pense que J.K Rowling aurait été bien mieux inspirée de garder ses molduesques opinions pour elle-même.
Dès qu'un personnage médiatique (ou non d'ailleurs) s'exprime sur les réseaux sociaux, il ne maîtrise plus rien. "Haro sur le baudet ", allons-y à qui mieux mieux sur la place publique, ça c'était couru d'avance.
En plus de ses remarques clairement déplacées sur certains sujets, j'ai l'impression que Rowling cherche parfois trop à se montrer "tolérante" sur certains points. J'aime beaucoup le commentaire de Lume et sur notre appropriation de l'oeuvre. Après tout, différencier l'oeuvre de l'auteure est impossible puisque ce sont ses mots, ses personnages, les noms qu'elle a choisi, son univers. Chacun a ressenti l'oeuvre à sa façon. Sur P12, chacun est libre de développer le personnage qu'il souhaite. Le seul rapport à Rowling, c'est l'univers dans lequel ce personnage va évoluer.