Les Carnets de Terry : Retour en Laponie
Par Hope le 1 févr. 2026, - Le coin détente - Lien permanent

Je vous propose cette fois-ci de repartir avec moi pour le Grand Nord. En effet, mon ami Korpikuu, un Metsänhaltija, que j’avais rencontré l’an dernier dans le cadre d’une interview (que vous pouvez retrouver dans l’édition n°226 de la Gazette), me proposa, dans une de ses lettres, de venir le retrouver en plein cœur de la Laponie. Bien évidemment, je n’ai pu refuser cette invitation, trop heureux de le revoir et de retrouver cette terre qui m’avait enchanté avec ses salamandres Jääpala, ses fougères flamboyantes ou encore ses rennes Lentäviä.
La chouette lapone de mon ami avait non seulement transporté sa lettre, mais également une petite statuette en bois qui s’avéra être un portoloin prévu pour se déclencher le matin du 1er janvier ! Je m’étais attendu à arriver dans le quartier sorcier de la ville de Kiruna, célèbre pour son marché et sa grande foire de l’équinoxe de printemps, mais j’atterris sur un épais tapis de neige, loin de toute ville ou de toute taverne confortable. Korpikuu me sourit timidement et m’invita à le suivre dans ce paysage vallonné, où chaque pas était ralenti par la poudreuse. Lorsque l’après-midi commençait à peine, le soleil était déjà très bas à l’horizon et, malgré mes vêtements et mes gants, des frissons me parcouraient. C’est alors que j’aperçus une petite hutte dont le toit dépassait à peine de la neige et qui devait nous abriter pour la nuit. Si l’aspect extérieur était assez précaire et pitoyable, une douce atmosphère régnait à l’intérieur.

Le Metsänhaltija, assez peu bavard, prit le temps de m’expliquer la raison de cette invitation. Il voulait en effet me faire découvrir une créature très rare mais qui, d’après des témoignages, se trouvait actuellement dans les parages : le Lapin Riikinkukko. Je crus tout d’abord qu’il s’agissait d’une espèce de lapin magique, m’imaginant immédiatement un spécimen capable de tout geler sur son passage lorsqu’il se mettait à courir, ou bien un lapin dont le pelage serait composé de givre… Mais pas du tout ! Il était question du paon de Laponie (dont le nom en lapon est « Lapin Riikinkukko »), et mon ami commença par me raconter les légendes lapones autour de cet animal.
Pour les traditions haltijas (ce sont des êtres humanoïdes propres à la Laponie, considérés comme les esprits ou les gardiens de la nature), cet oiseau est constitué de toutes les couleurs qui permettent à la vie de se maintenir dans le froid. Son plumage, tel qu’on l’aperçoit parfois dans la lumière de l’aube, ne ressemble à aucun autre. Sa poitrine rose et pourpre est chaude comme celle qui émane d’un feu de bois lors d’une veillée. Sa couleur rappelle le sang qui irrigue le corps et lui donne vie, et évoque la naissance et le renouveau. Ses ailes aux plumes violettes et bleutées sont semblables à des écailles de glace, signes de la mémoire et des hivers successifs, année après année. Sa crête, quant à elle, quasiment diaphane et surmontée de duvet rose vif, est le témoin du sacré, de la lumière du ciel qu’elle peut capter.
Le lendemain, nous reprîmes le chemin, marchant entre les conifères couverts d’un manteau blanc et les hautes montagnes de glace. Mon compagnon poursuivit son récit lorsque nous vîmes un spécimen à quelques mètres devant nous, posé sur la neige, dans le soleil couchant. J’eus juste le temps de me saisir de mon carnet et de quelques pastels pour immortaliser le moment, avant que l’oiseau ne s’envole au moment où le soleil disparaissait derrière l’horizon.

Ainsi, le Paon de Laponie perçoit le souffle des esprits par sa crête et est capable de décider où la vie doit demeurer et où elle doit se transformer. Il étend ses ailes aux reflets de givre sur la terre ou l’être prêt à sombrer dans un profond sommeil préalable à toute transformation, et il approche sa poitrine de la terre morte ou de l’être épuisé à qui il veut redonner un souffle de vie. La lumière rosée de son poitrail pulse alors et l’animal blessé se redresse, la mousse reverdit, le bourgeon apparaît sur le rameau mort…
Les pouvoirs de l’oiseau ont longtemps été incompris des sorciers, me révéla Korpikuu, et le sont encore pour certains, qui pensent trop souvent qu’il a des pouvoirs de vie et de mort, alors qu’il ne participe qu’à l’équilibre précaire de la nature. En effet, le Lapin Riikinkukko ne peut redonner un souffle de vie à un être humain, animal ou végétal que s’il en plonge d’autres dans le sommeil de la mort. C’est la balance instable entre la perpétuation et la transformation, mais ceux qui veulent dominer les forces de la vie ne peuvent l’accepter, ce qui entraîna pendant de nombreux siècles la chasse au paon, perçu comme un mauvais présage ou comme un moyen de s’approprier ses pouvoirs de guérison, ce qui s’avéra impossible.
Nous restâmes quelques jours à marcher loin de toute terre habitée, en quête d’autres individus de l’espèce, mais nous rentrâmes bredouilles, Korpikuu m’expliquant que le Paon de Laponie n’est en général visible qu’au lever et au coucher du soleil, peut-être parce que c’est le moment où sa crête saisit la lumière alentour. Si le nombre d’individus existants est un mystère, des témoignages très anciens semblent évoquer que lorsque l’oiseau meurt, le duvet rosé surmontant sa crête se disperse au vent et, tel de petites graines, peut donner naissance à de nouveaux oisillons.







Commentaires
C'est une très bonne nouvelle ce retour de la Laponie et surtout des merveilleuses histoires de voyages et de créatures extraordinaires. Tout est plaisant dans ton histoire, aussi bien le texte que les créations de Hope. Encore une fois, vous m'avez fait voyager, non que la Laponie soit un rêve à cause du froid, mais si j'y rencontrais les créatures dont tu nous parles, je me laisserais très vite convaincre ! Vous m'avez fait une nouvelle fois rêver, merci. Heureuse de ce retour, Terry !
C'est un scoop, et un bien joli scoop j'avoue, j'ai adoré cette histoire qui me laisse avec l'envie de voir un paon de Laponie, j'en veux encore de belles histoires comme ça Terry !
Tes carnets de voyage vont me manquer Terry ! J'ai passé un agréable moment de lecture, dévorant ta belle prose et admirant tes talents certains de dessinateur. Il me semble que je n'avais pas eu l'occasion de lire tes autres carnets en Laponie, ce sera l'occasion pour moi de rattraper mon retard et de lire les précédents (surtout que tu donnes le numéro d'un, parfait !). J'espère qu'occasionnellement tu enverras d'autres carnets à la Gazette, même sans faire partie de l'équipe ! :3